Aujourd’hui j’ai le plaisir d’accueillir Fabrice Bak, docteur en psychologie impliqué dans la lutte contre le burn-out et notamment le burn-out des profils atypiques, avec qui nous allons (re)parler de burn-out autistique.

C’est parti pour une nouvelle interview efferveSciente !


Site internet de Fabrice Bak | Profil LinkedIn | Site & accompagnements « Vaincre le burn-out« 

Aux origines d’une mission de sensibilisation

Fabrice Bak a commencé à s’intéresser au burn-out des profils atypiques en 2013, quand il a publié son ouvrage « La précocité dans tous ses états, à la recherche de son identité« , sur le développement de l’enfant haut potentiel jusqu’à l’âge adulte… qui omet la partie HPI au travail, tellement elle méritait un ouvrage entier (ouvrage sorti en 2024)…

Dès l’ouvrage de 2013 Fabrice a observé une proportion importante de personnes à haut potentiel ayant fait un burn-out, jusqu’à créer son organisme « Vaincre le burn-out » (en partenariat, entre autres, avec le Dr Didier Lechemia que j’avais déjà accueilli sur cette chaîne) pour les accompagner.
Et s’il n’existe à ce jour pas de chiffres officiels de prévalence du burn-out chez les profils atypiques, ceux de VLB (« Vaincre le burn-out« ) sont édifiants : 

73,28% des personnes ayant fait un burn-out présenteraient une ou plusieurs neuroatypie(s).
Chiffre de l’organisme « Vaincre le burn-out« 

Par neuroatypies on entend HPI, Trouble du Spectre de l’Autisme, TDAH, troubles DYS (que nous vous présentions ici avec mon amie Ici Odette).
Ils seraient donc vraiment sur-représentées dans les profils burn-outés, en tout cas dans les personnes qui se sont présentées pour un accompagnement auprès de « Vaincre le burn-out » (qui propose un accompagnement spécifique « burn-out et haut potentiel », ce qui peut induire un biais, soulignons-le).

Par ailleurs Fabrice Bak et ses équipes ont identifiés sept types distincts de burn-out, mais ce n’était pas l’objet de cet interview et je réserve ces recherches à leurs clients 🙂 

De notre côté nous nous concentrerons spécifiquement sur mon nouvel intérêt spécifique : le burn-out autistique.

 

Analyse du burn-out autistique

On y retrouve l’état d’épuisement physique, émotionnel et cognitif du burn-out classique, qui peut ici être aussi identitaire.

Si le burn-out professionnel est directement lié au travail, le burn-out autistique va toucher l’ensemble des sphères de vie, et découle d’années de suradaptation à un environnement qui ne convenait pas au fonctionnement spécifique de la personne. 

Il est souvent la conséquence d’un effort quasi permanent pour compenser et masquer ses particularité autistiques. 
Le mot clé est donc ici la suradaptation, comme j’aime l’expliquer quand je parle des « troubles de l’adaptation » qui sont en fait ici des conséquences d’une suradaptation qui s’installe sur la durée :

Le burn-out autistique est, encore plus que le burn-out « classique », la conséquence d’une suradaptation au long cours

A noter que l’autisme concernerait 1% de la population… soient quand même près de 700 000 personnes en France, c’est donc loin d’être anecdotique.
Surtout quand on connait les statistiques du burn-out autistique : 

Les chiffres (effrayants) du burn-out autistiqueLes chiffres du burn-out autistique, d’après Mantzalas et al., 2024

Nos amis autistes sont amenés à fournir des efforts considérables pour réaliser des tâches qui pourraient sembler simples pour d’autres, sans compter les attentes sociales et professionnelles qui ne sont pas adaptées à leur fonctionnement…

Le problème étant qu’eux-mêmes ne se connaissent pas (encore), et donc vont développer un sentiment d’échec, d’épuisement, d’inefficacité, qui se traduisent par encore plus de suradaptation voire d’hyperadaptation, avec des processus de contrôle extrêmement rigides, mais extrêmement épuisants aussi.

Ne se connaissant pas, souvent ces personnes ont aussi des difficultés à exprimer leurs besoins, et ne seront pas forcément entendues, et se retrouvent ainsi en surcharge et en hypervigilance permanente vis-à-vis d’eux-mêmes sur fond d’hyperréflexivité. C’est un stress psychologique chronique qui participe à l’épuisement.

Dans le burn-out classique nous avons souvent une charge de travail excessive et des conflits, générant une longue période de stress chronique, quand le burn-out autistique traduit un effort prolongé d’adaptation sociale qui a pu débuter dès l’enfance ou l’adolescence, avec des attitudes de masquage des traits autistiques qui n’aident pas au diagnostic, mais là aussi coûtent en énergie.

Du côté des symptômes, si on retrouve la fatigue extrême propre à tous les épuisements, on a dans le burn-out autistique une régression temporaire de certaines capacités (troubles moteurs, difficultés à effectuer des tâches simples), un retrait social qui s’est accru, une hypersensibilité sensorielle, des pertes d’accès à des compétences acquises, un sentiment de débordement mental…

Les critères diagnostiques du Burn-out Autistique (traduction EfferveScience)Quelques critères diagnostiques du burn-out autistique – traduction (c) EfferveScience

La personne va finir par réaliser qu’elle joue un rôle pour s’adapter à un monde de normopensants.

 

Mais je serais autiste ?

La question qui se pose, c’est combien de burn-out avant d’envisager l’autisme, même si idéalement on aimerait l’identifier sans passer par la case burn-out…

Lorsque la personne fait un premier burn-out, elle va être traitée pour son burn-out, et on va la renvoyer dans le monde du travail sans avoir identifié la neuroatypie qui était présente… et là rebelote !
La personne refait un tour de piste, comme le dit si justement Fabrice, et revient à la case burn-out. 

L’autre problème c’est que les stratégies de compensation masquent la réalité autistique et les difficultés associées, qui peut alors ressembler à de l’anxiété ou une dépression… sauf qu’au fil des épuisements les systèmes de compensation s’effondrent de plus en plus, ce qui fait remonter les traits autistiques de façon plus marquée. 

On pourrait alors presque dire que l’épuisement aide à révéler l’autisme, en faisant baisser la capacité à camoufler : 

  • Hypersensibilité(s) sensorielle(s) qui s’accentue(nt)
  • Besoin de routine qui va s’accroître
  • Difficultés sociales qui s’accentuent
  • Fatigabilité cognitive

Le burn-out va révéler des « problématiques » neuroatypiques en effet, parce que le monde du travail est pensé pour des normopensants déjà, mais il n’est pas impossible de l’identifier plus tôt.

C’est pourquoi les équipes de « Vaincre le burn-out » font passer systématiquement un bilan neuropsychologique complet pour identifier la possible présence d’une neuroatypie, dès le premier épisode d’épuisement. Le temps de se rétablir évidemment, ne serait-ce que sur les plans physiques et émotionnels, mais ça devrait être une étape totalement normalisée.

 

Un burn-out peut en cacher un autre

Il y a des contraintes et pressions professionnelles qui peuvent accentuer une fatigue chronique. 
L’environnement de travail peut alors devenir le facteur déclencheur d’un burn-out autistique aux racines plus profondes et plus anciennes, qui remonteraient pourtant à l’adolescence.

C’est là qu’il faut dissocier une difficulté d’adaptation sociale qui est présente d’une inhibition sociale ou de difficultés de communication pour cause de décalage de rythme de pensée. 
C’est cette difficulté d’adaptation sociale qui pourra, entre autres signes, faire penser au Trouble du Spectre Autistique.

Le burn-out classique pourra évoluer positivement avec des protocoles d’accompagnement adaptés : période de repos, bonne psychothérapie et/ou changement professionnel.

 
Décortiquer le burn-out classique et celui des profils atypiques avec le Dr Didier Lechemia

La récupération du burn-out autistique est beaucoup plus longue et plus complexe : il va falloir faire prendre conscience à la personne de son mode de fonctionnement, et réguler les stratégies de masquage autistique dont on n’a plus besoin. 

C’est le moment de reconnaître cette neurodivergence qui n’est pas forcément un handicap et peut présenter des forces – nous y reviendrons.
C’est aussi l’occasion de creuser son fonctionnement particulier au sein du couple, quand la personne est en couple, ou des besoins professionnels particuliers. 

A noter aussi que la perte d’estime de soi et le sentiment d’impuissance associés au burn-out peuvent amener à la survenue d’un épisode dépressif pas forcément lié au travail.
Le burn-out c’est « j’en peux plus de ce contexte-là » quand la dépression c’est « j’ai plus goût à rien » : c’est donc tout à fait différent, et rappelons que la HAS ne recommande pas les anti-dépresseurs dans le burn-out… sous peine de voir remonter tous les symptômes du burn-out à l’arrêt du traitement. 

Ce qui est complexe c’est qu’un burn-out qui a duré et a été mal traité va générer une dépression, ET une personne qui a fait une ou des dépressions est plus fragilisée quant au fait de faire un burn-out : ce sont deux éléments distincts qui parfois peuvent se recouvrir mais la prise en charge n’est pas la même. 

Sachant que collectionner les burn-out va attaquer l’estime et augmenter les risques de dépression associée… complexe, on vous a dit. 

 

Prendre en charge le burn-out autistique

Il va y avoir systématiquement une prise en charge, idéalement, avec un bilan pour identifier la neuroatypie et la forme de burn-out (pour la typologie en 7 formes de Fabrice).

Ensuite il y aura une première phase avec le conjoint pour expliquer les spécificités de ce burn-out, du fonctionnement neuroatypique et pour prendre conscience que la récupération va se faire sur la durée.
Le/la conjoint.e aura un rôle d’acteur et de thérapeute du rétablissement de son ou sa partenaire, en évitant d’avoir des propos déstabilisants involontairement.

Il y aura en parallèle une grande phase de repos, sur fond de compréhension du fonctionnement autistique, loin des clichés à la Rain Man : prendre conscience que c’est une neuroatypie mais pas forcément un handicap au niveau 1 (celui le moins assisté). 

On va activer de nouvelles stratégies d’adaptation, qui ne sont plus de la suradaptation, et prendre conscience des difficultés traversées, pour récupérer de l’énergie, et envisager à terme un retour dans le contexte professionnel, pas forcément sur le même poste – ça dépendra surtout du poste et des possibilités d’aménagement.

Dans tous les cas on ne reprendra pas dans les mêmes conditions exactement, sinon on va « refaire un tour de piste », avec le risque de rechute associé. 

Il faudra donc identifier les facteurs qui ont conduit à l’épuisement, la compréhension du fonctionnement et du masking, déterminer si les adaptations nécessaires peuvent effectivement mises en place au sein de l’entreprise (avec la médecine du travail et/ou les RH). 

On va identifier les points forts et les compétences de la personne et réactiver leur utilisation « à neuf » dans un contexte professionnel, sans surcharge ni suradaptation, et on reviendra « efficace » dans le monde de l’entreprise avec une image à nouveau positive 🙂 

On pourra négocier un environnement de travail plus calme, un télétravail partiel, une réduction des interruptions, des consignes explicites, davantage de prévisibilité, une adaptation de l’éclairage et du bruit, la prise en compte de la fatigabilité avec des pauses plus courtes mais plus régulières… c’est propre à chacun, et ça se négocie au cas par cas en fonction du poste et de la personne.

 

Eviter la rechute 

C’est tout le propos du travail fait en amont, notamment à travers l’identification des neuroatypies : 

  • Connaître son mode de fonctionnement
  • Pouvoir respecter ses limites à soi, apprendre à dire non
  • Réduire le camouflage social qui est très coûteux en énergie
  • Pouvoir construire un environnement compatible avec les besoins de la personne

Les rechutes arrivent quand la personne veut reprendre exactement comme avant, et sans prise en charge adaptée.

La prise en charge de « Vaincre le burn-out » est pluridisciplinaire, et se fera au moins une fois en présentiel sur Lyon pour le bilan des neuroatypies, avant de coupler différentes approches qui pourront se faire en distanciel : au niveau de l’individu bien sûr, mais aussi du couple, de la parentalité, … 
L’idée est de créer un réseau de professionnels autour de la personne, tout en formant et informant le contexte professionnel et en préparant les aménagements en entreprise et en accompagnant la personne. 

C’est une quête personnelle dont la durée dépend du moment de l’intervention : on préfère toujours intervenir AVANT la décompensation, même si on arrive souvent après un ou plusieurs burn-out… et là forcément ça dure plus longtemps…

 

Le changement c’est maintenant !

Pour éviter les burn-out, et notamment les burn-out autistiques, on a besoin de reconnaître la diversité des fonctionnements cognitifs, et arrêter de survaloriser la conformité et l’adaptation permanente.

On arrête aussi les injonctions à « sortir de sa zone de confort » : les personnes qui présentent un TSA sont TOUJOURS en dehors de leur zone de confort, il faut qu’elles apprennent à la trouver justement, et à s’y respecter. 

Sur le plan de la société on a besoin d’environnements plus inclusifs, une meilleure compréhension de la neuroatypie, une plus grande flexibilité organisationnelle, une réelle prise en compte des besoins des personnes.

Quand on prend en compte nos besoins de TSA on a des super pouvoirs qui apparaissent

  • Attention prolongée sur des détails et des tâches ciblées
  • Vigilance accrue sur des tâches répétitives, complexes ou minutieuses 
  • Pensée rigoureuse logique et très analytique
  • Gestion de problèmes complexes avec peu de charge émotionnelle
  • Créativité sur des cadres non conventionnels
  • Autonomie et structure
  • Honnêteté et intégrité++

On peut leur accorder une confiance absolue quand les besoins sont respectés… et que le bien-être en entreprise n’est plus un pastiche superficiel. 

Si on aborde le bien-être comme la prise en compte des besoins des personnes à travers les personnes neuroatypiques, elles deviennent des forces vives très intéressantes.

Les entreprises qui joueront la carte de la neurodiversité seront des entreprises pérennes, quand les autres seront condamnées à mourir, parce qu’elles n’arriveront pas à développer les compétences, à les fidéliser et à attirer de nouveaux talents. 

Dans le monde du travail, « Vaincre le burn-out » a déjà réussi à vaincre les récidives de burn-out (avec aucune rechute à 4 ans), parce que les protocoles de prise en charge sont adaptées aux personnes et à leur typologie de burn-out.

Prendre en compte la neurodiversité c’est ramener la question du bien-être des salariés et les remettre au centre.
Entreprendre c’est « collaborer ensemble » : il y a tout à gagner à former et informer les entreprises sur la neuroatypie, le burn-out et la prévention qui peut être faite

Plus on investit sur le bien-être des salariés plus on aura des personnes qui seront épanouies dans le monde du travail, et qui pourront se poser la question de la neuroatypie AVANT de passer par la case burn-out !

Et là c’est de la réelle prévention 🙂 

Bravo à Fabrice pour sa mission… accomplie !

 
Continuer à explorer le burn-out autistique dans ma vidéo dédiée