La Théorie PolyVagale est une superbe clé de lecture, notamment du stress, du trauma, du burn-out, de la dissociation et de la pacification, mais elle est aussi régulièrement (même si ponctuellement) discutée.
Son fondateur Stephen Porges répond régulièrement à ces points de discussion dans des articles dédiés sur le site du PolyVagal Institute (ici in english), et Quantum Way a fait l’effort de traduire en français la dernière de ses réponses : un article essentiel à découvrir ici.
On y trouve notamment les points de détail régulièrement discutés (mais souvent mal compris, avec plus ou moins de mauvaise foi) comme :
- Les deux voies vagales, associées au noyau ambigu et au noyau moteur dorsal du vague
- L’argument évolutif, et ce qu’il considère comme une confusion entre analogie fonctionnelle et homologie neuroanatomique chez les reptiles et les mammifères
- La mesure de l’arythmie sinusale respiratoire (ASR), au cœur d’un désaccord méthodologique ancien
Je ne reviendrai que succinctement sur les points de discussion anatomiques, évolutionnaires et méthodologiques, l’article le fait très bien, mais ça montre combien de la mauvaise vulgarisation (en l’occurrence la page Wikipédia initiale de la Théorie PolyVagale) a pu engendrer de la confusion.
A leur décharge cependant, les écrits de Porges sont souvent denses et loin d’être simples.
C’est pour ça qu’il a fallu une Deb Dana & un Seth Porges pour la rendre plus accessible (et peut-être un peu moi aussi, en francophonie, à mon petit niveau 😊)
Les bases de la Théorie PolyVagale, d’après le travail de Deb Dana
Les raisons de la discorde
Dans les (très) grandes lignes, et je te renvoie aux tableaux de synthèse de Porges traduits par Quantum Way pour en savoir plus, les points de discussion sont les suivants :
- Une réfutation du principe fondateur de la Théorie PolyVagale, à savoir qu’il existe deux branches du nerf vague, une ancienne non myélinisée prenant son origine dans le noyau moteur dorsal du vagus (DMNX), d’où son nom de voie vagale dorsale, et l’autre myélinisée nouvelle (ventrale) prenant sa source dans le noyau ambigu (NAmb) et très liée au Système d’Engagement Social – un fait qui est en fait une mauvaise interprétation de l’article Wikipédia originel, la publi citée ne contestant en fait pas le distingo entre les deux voies…
- Une réfutation qui en découle directement des différentes réponses associées à ces deux voies, la fermeture vagale dorsale et la régulation sereine du vagal ventral (avec de l’autre côté l’activation sympathique, que tout le monde connait depuis des années et que personne ne discute)
- Une contestation du fait que la voie vagale ventrale et la socialité soient une exclusivité des mammifères, ce que laissait entendre la description évolutive de Porges dans ses premières publis, sauf qu’il n’y a pas d’opposition binaire rigide entre les « reptiles asociaux » et les « mammifères sociaux », juste un prisme mammalien dans la description de l’engagement social et de la corégulation… ce qui n’exclut pas de la retrouver chez des poissons ou des oiseaux par exemple, juste ce n’est pas le champ d’étude initial (chacun son champ de recherche)
- Une remise en question de l’arythmie sino-respiratoire (ASR), une mesure qui a permis à Porges de prendre conscience des deux voies distinctes du nerf vague, mesure remise en cause par une obscure différence méthodologique de mesure, qui ferait de LA découverte de Stephen Porges un simple artefact sans signification aucune… de l’importance de mettre à jour sa méthodo 🙂
Concrètement, ce qui est discuté et remis en cause c’est l’évolution de la représentation du Système Nerveux Autonome à la lumière de la Théorie PolyVagale :

Sauf que Porges a démontré à plusieurs reprises (et Strain aussi) la réalité des branches vagales ventrale myélinisée et dorsale ancienne qui font la théorie « poly-vagale », cette clé de lecture une précieuse ressource pour comprendre nos mécanismes adaptatifs, avec sa trilogie d’états qui correspondent au niveau de danger perçu.

Pour une exploration plus détaillée des points de discorde, je reproduit ici le tableau de Stephen Porges traduit par Quantum Way (merci à eux deux pour ce super travail) :
Tableau 1. Principaux domaines de déformation dans les critiques de la Théorie Polyvagale
| Domaine | Type de déformation | Description | Impact sur l’interprétation de la Théorie Polyvagale |
| Anatomique / Neurophysiologique | Représentation erronée des voies NAmb et DMNX | Effondrement des voies vagales fonctionnellement distinctes en traitant NAmb et DMNX comme interchangeables ; ignore la distinction entre les fibres efférentes myélinisées et non myélinisées et leurs fonctions cardio-inhibitrices spécifiques à chaque voie. | Masque l’organisation hiérarchique et spécifique à chaque voie vagale, qui est fondamentale pour la Théorie Polyvagale |
| Physiologique / Fonctionnel | Caractérisation erronée de la régulation vagale | Considère les influences vagales sur le cœur comme unitaires et statiques ; ne distingue pas les changements contextuels entre la régulation vagale ventrale, la mobilisation sympathique et la fermeture vagale dorsale. | Conduit à des déductions erronées concernant la flexibilité autonome, la régulation dépendante de l’état et les mécanismes sous-jacents aux réponses adaptatives par opposition aux réponses défensives. |
| Méthodologique | Représentation erronée de la mesure de l’ASR | Critique la Théorie Polyvagale en utilisant des mesures obsolètes ou inappropriées (par exemple, la méthode pic-creux de l’ASR) qui confondent la mécanique respiratoire avec la régulation cardiopulmonaire à médiation centrale ; ignore les approches analytiques validées qui isolent plus précisément l’influence cardio-inhibitrice vagale. | Entraîne des conclusions faussement négatives sur la régulation vagale et sape les tests empiriques valides de la Théorie Polyvagale. |
| Évolution | Confusion entre analogie et homologie | Considère le couplage cardiorespiratoire de base observé chez les poissons ou les reptiles comme équivalent, sur le plan évolutif, à l’ASR mammalienne ; ignore la réorganisation neuroanatomique spécifique aux mammifères, notamment la myélinisation liée au NAmb et l’intégration avec les systèmes de communication sociale. | Déforme les affirmations évolutives de la Théorie Polyvagale en substituant l’analogie fonctionnelle à l’homologie neuroanatomique. |
| Développementale / Interprétative | Interprétation erronée du système d’engagement social (SES) | Ignore les origines embryologiques du SES dans les circuits moteurs branchiaux dérivés des arcs pharyngés et leur intégration à la régulation vagale ; traite le SES comme une construction métaphorique ou spéculative plutôt que comme un système neuronal ancré dans le développement. | Déforme l’explication de la Théorie Polyvagale sur la manière dont la régulation autonome est fonctionnellement intégrée aux expressions faciales, à la vocalisation et à la communication sociale. |
| Conceptuel / Théorique | Reconstruction fallacieuse de la Théorie Polyvagale | Attribue à la Théorie Polyvagale des affirmations qu’elle ne fait pas (par exemple, l’exclusivité de la socialité ou de l’ASR chez les mammifères, la non-falsifiabilité) ; réduit la théorie à une caricature simpliste du « double nerf vague ». | Modifie la critique de la théorie telle qu’elle est formulée, conduisant à des évaluations épistémiquement invalides et scientifiquement peu instructives. |
Source : Théorie Polyvagale, les critiques à l’épreuve des faits, Quantum Way
Et on ne peut pas parler des discussions autour de la Théorie PolyVagale sans parler DU drama, l’affrontement entre Grossman et Porges.
Battle royale
Un autre point important quand on remet en cause la Théorie PolyVagale : le fait que les critiques soient coordonnées par une seule et même personne (Grossman), qui a édité sa propre revue critique, relève plus du drama sur fond d’approximations criantes que de critiques fondées, ce que nous avons vu juste au-dessus.
Je ne sais pas pourquoi cette haine latente, ou plus modérément cette obsession à détruire le travail d’un seul homme, mais Grossman VS Porges c’est Dallas en fait !
Grossman a littéralement orchestrée une revue complète (dont il est l’éditeur en chef) pour contester la TPV.
Paye ton acharnement !
Ensuite quand je parle de battle royale c’est plus pour l’effet de style : Stephen Porges n’est pas du tout dans la même dynamique, en bon universitaire il répond régulièrement méthodiquement à chaque critique, comme dans cet article que je te partage ici, et je salue sa rigueur et sa patience. Vraiment : respect.
Il soigne aussi de plus en plus et de mieux en mieux sa pédagogie, avec le Polyvagal Institute et ses relais internationaux comme Quantum Way, et les contributions précieuses de Deb Dana & Seth Porges.
Un exemple ? LE schéma officiel des différents états, de leurs effets et de leurs combinaisons, disponibles dans de multiples langues, et que j’ai adapté en mode triforce :
LE schéma des états de la Théorie PolyVagale
Ce qui m’amène au dernier point de cet article : la vulgarisation.
Avec vigilance tu vulgariseras.
Il est vrai que la Théorie PolyVagale a pu être parfois TROP simplifiée à des vues pédagogiques (ou commerciales…) au point d’y introduire des imprécisions, comme j’avais pu le faire il y a quelques années en relayant une imprécision de mon formateur de l’époque sur la notion de dysrégulation (avant un erratum).
Moi quand je fais un erratum sur les fondements de la TPV…
J’aurais préféré ne pas avoir à la faire, mais je n’aurais pas non plus pu faire comme si de rien était…
Et comme le dit l’adage : quand on se plante on pousse ! Au moins mon livre est corrigé depuis, lui.
La bonne nouvelle c’est que les principes fondateurs de la Théorie PolyVagale sont maintenant largement documentés, comme le montre ce second tableau (qui est en fait le troisième de l’article complet), toujours selon le tableau de Stephen Porges traduit par Quantum Way :
Tableau 3. Évaluation empirique des principales critiques de Grossman à l’égard de la Théorie Polyvagale
| Domaine | Affirmation | Résumé de l’argument | Évaluation et contre-arguments |
| Anatomie | Le modèle du double nerf vague n’est pas anatomique | Affirme que les voies vagales ventrale et dorsale ne présentent pas de distinction anatomique significative. | Réfuté par la neuroanatomie comparative (Strain et al., 2024 ; Porges, 1995, 2007b, 2025b). |
| Physiologie | L’ASR est un artefact respiratoire | L’ASR est une conséquence mécanique de la respiration. | Représente de manière erronée l’oscillateur cardiopulmonaire commun (Porges, 2007a, 2023 ; Richter & Spyer, 1990), qui relie l’ASR principalement aux voies cardio-inhibitrices médiées par le NAmb plutôt qu’à la régulation médiée par le DMNX. |
| Physiologie | La bradycardie réfute l’hypothèse du frein vagal | Utilise la bradycardie induite par une menace pour écarter l’influence vagale ventrale. | Confond la fermeture dorsale avec la régulation ventrale (Reed et al., 1999 ; Porges, 2025b ; Strain et al., 2024), car l’activation du DMNX provoque une bradycardie indépendante de la suppression locomotrice. |
| Évolution | Le couplage cardiorespiratoire chez les reptiles réfute la spécificité mammalienne | Le couplage cardiorespiratoire n’est pas spécifique aux mammifères. | Confond analogie et homologie (Porges, 1998, 2023, 2025a). |
| Interprétation | La TPV étend de manière excessive la physiologie au comportement | Affirme que les mesures vagales ne justifient pas les prédictions comportementales. | La Théorie Polyvagale distingue l’état physiologique de l’émotion (Dale et al., 2022 ; Lewis et al., 2012). |
Source : Théorie Polyvagale, les critiques à l’épreuve des faits, Quantum Way
Alors OUI la Théorie nous donne envie de faire plein de liens, et c’est aussi pour ça que je l’aime autant, mais attention à ne pas les faire trop vite…
On peut dire qu’il y a deux voies du nerf vague, c’est maintenant très bien documenté, et faire ce genre de petits schémas sur les états mixtes (confirmés par le schéma officiel des différents états) :

En revanche quand je fais un article sur les liens entre les états et les émotions, même si ce n’est pas fondamentalement faux, c’est un exercice de style de vulgarisation qui peut être un peu trop simpliste, même si très utile pour les enfants et/ou les personnes autistes alexithymiques.
Il n’y a pas de lien direct physiologique entre les états et les émotions, en tout cas pas (encore ?) à ma connaissance, même s’il est tentant de les associer.
Moi et mes exercices de style… à prendre avec du recul 🙂
Et bien sûr il y a le problème des personnes qui vendent des solutions de régulation du système nerveux sans forcément de fondements scientifiques et/ou empiriques, et vont dévoyer la TPV pour en faire un business… alors qu’à part pour des pathologies chroniques très spécifiques on n’a pas besoin de dispositifs invasifs ou externes pour stimuler son nerf vague…
Je pense avoir tout dit sur cette mise au point, qui sera je le pense très utile pour toutes celleux qui utilisent la Théorie PolyVagale dans leur pratique, ou plus largement toutes celleux qui s’intéressent de près ou de loin à la TPV.
Pour terminer, et ouvrir sur une nouvelle ressource, voici une introduction ludique et pédagogique à la Théorie PolyVagale, mon article le plus récent et rigoureux, basée sur les écrits de Porges père & fils dans « Notre monde polyvagal », à retrouver aussi en vidéo (avec accessoires) 😀 :
Bonne exploration, et belle(s) pratique(s) polyvagale(s) 🖖

